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Alors que le monde connaît une des pires pandémies depuis deux siècles, nous sommes nombreux à remettre en cause un modèle sociétal dans lequel on ne se retrouve pas et à tabler sur un point de rupture qui permettrait de construire autre chose. L’histoire a connu plusieurs ruptures, c’est un processus historique récurrent. Regarder ce qui s’est produit auparavant peut nous aider à comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

L’effondrement des sociétés complexes

La crise et l’effondrement civilisationnel qui peut découler d’une rupture a reçu une définition savante formelle dans le livre de Joseph Tainter de 1988, « L’effondrement des sociétés complexes » (The Collapse of Complex Societies) qui étudiait l’effondrement des civilisations Maya et Chaco et de l’Empire romain, en termes de théorie des réseaux, d’économie de l’énergie et de théorie de la complexité.

Tainer nous dit que depuis au moins l’avènement de l’agriculture, les Hommes ont perpétuellement cherché à améliorer leur condition. Cela a pris la forme d’une coopération sociale et d’une division du travail qui mènent à des formes de plus en plus complexes d’économie, de société et de politique. Cette complexité apporte dans un premier temps des gains de production, un niveau de vie plus élevé, une inventivité accrue et des modes de vie plus variés. Mais les gains de cette complexité atteignent parfois un plafond. Alors, la gestion de cette complexité génère des coûts croissants et les ordres sociaux, économiques et politiques deviennent plus complexes, plus fragiles, moins résilients et moins adaptables. Ils deviennent alors moins capables de faire face à des chocs inattendus. La complexité et l’interdépendance du système le rendent vulnérable a un effondrement qui peut prendre diverses formes : intensification des conflits sociaux, pénuries de plus en plus graves de ressources et de matériaux clés, conflits d’accès aux ressources entre pays ou territoires, migrations à grande échelle, dégradation environnementale majeure. 

Une grande partie de l’histoire humaine relève de ces cycles. Une société commencera par être relativement simple, »peu développée » et deviendra progressivement plus complexe, sophistiquée et riche. Elle atteint finalement les limites de ce processus et une crise s’ensuit. La société revient alors à une forme plus simple et moins complexe. Il existe plusieurs exemples bien connus de cela, comme l’effondrement de la civilisation maya classique aux VIIIe et IXe siècles, l’effondrement des anciennes civilisations du Moyen-Orient et des terres autour de la Méditerranée au VIe siècle, et la désintégration des civilisations de la fin de l’âge du bronze au XIIe siècle av. J.-C. Parfois, les civilisations rebondissent, comme l’a fait l’Empire romain après la grande crise du troisième siècle. 

Les deux dernières crises majeures de civilisation

Depuis 1300, le monde a connu deux épisodes majeurs de crise civilisationnelle, l’un au 14eme siècle et l’autre au 17eme.

Au 14eme siècle, en Europe, l’essor provoqué par la révolution économique médiévale est entravé par divers événements : changement climatique, crises dans la production agricole (avec notamment la grande famine de 1314-1317), destructions causées par la Guerre de cent ans entre la France et l’Angleterre, épidémies (peste noire de 1347-1351 et ses récidives jusqu’en 1370). Du fait de ces épidémies notamment, la population de certaines régions diminue de moitié ou plus. La France ne retrouvera que vers 1600 sa population de 1320. On note alors une baisse des prix des denrées et de nombreuses faillites ou défaillances d’États et de banques privées.

Au 17eme siècle, la « crise générale » se matérialise par de grandes ruptures politique, économique et sociale (Révolution Anglaise, Fronde en France, guerre de Trente Ans dans le Saint-Empire romain germanique, révoltes contre la couronne d’Espagne, chute de la dynastie Ming…).

Lors de ces 2 crises majeures, bien que les dégâts aient été considérables, la civilisation humaine dans toutes les régions du monde a survécu au défi. À chaque fois le résultat n’a pas été un effondrement total mais une percée vers un nouveau niveau de technologie et d’organisation qui a résolu la crise.

COVID-19 : Une nouvelle crise de complexité ?

Il semble que nous connaissions actuellement une nouvelle crise de complexité. Cette pandémie majeure est l’un des déclencheurs classiques d’une crise de civilisation. Tous nos systèmes – sociaux, politiques et économiques – sont soumis à ce que nous pouvons considérer comme un test de résistance. Nous découvrirons ceux qui sont résistants et robustes, ceux qui sont fragiles et cassants.

L’enjeu : transformer cette crise en chance pour nous réinventer

Nous l’avons vu, les sociétés complexes sont relativement récentes dans l’histoire de l’humanité. Et bien souvent, les crises majeures n’induisent pas le chaos mais le retour à une organisation de moindre complexité.

La difficulté, c’est que notre système est aujourd’hui si complexe (à coup sûr le plus complexe que l’humanité ait connu) que nous ne pouvons pas prévoir ce qui va se passer ensuite. Qui aurait imaginé il y a 6 mois cette pandémie, la période de confinement que nous avons vécu et les effets économiques de cette crise ? Dans cet effet domino amplificateur, tout devient imprévisible.

Alors, plutôt que d’essayer de réparer ou de simplifier notre système actuel, prenons cette crise comme catalyseur de changement.

On ne peut pas résoudre un problème avec le même niveau de pensée que celle qui l’a créé.

Albert Einstein

Au cours des derniers siècles, les facteurs clés influençant la direction de notre civilisation ont été déterminés par un paradigme scientifique connu sous le nom de réductionnisme ou matérialisme, propulsé par des sommités telles que Newton et Descartes. Cette approche a introduit une division entre le matériel, l’univers physique et rationnel (qui peut être mesuré et quantifié) et le monde non physique (par exemple, tout ce qui relève de la spiritualité, des sentiments, des émotions).  Tous les regards se sont concentrés sur l’univers physique observable et notre système s’est bâti autour de lui..

Pour ne pas répéter les erreurs du passé, nous devons intégrer dans notre « futur désirable » que nous vivons dans un monde de communion de sujets et non de collection d’objets, mettre un peu la rationalité de côté et injecter plus de sentiments et d’émotions dans nos organisations. Nous pouvons nous mobiliser en masse autour d’objectifs communs pour donner naissance à une nouvelle culture et à une nouvelle civilisation et laisser aux vieux penseurs le soin de s’enferrer dans leur vieilles solutions et d’agiter tous seuls le drapeau délavé du « retour de la croissance ». Nous leur rétorquerons avec humour que « la croissance pour la croissance est la philosophie d’une cellule cancéreuse », rien de plus !